Lorsque j’ai appris que Le sillon de Valérie Manteau avait été couronné par le prix Renaudot, je suis retourné à la bibliothèque pour l’emprunter à nouveau. J’en avais entendu parler à La Dispute et j’avais lu une centaine de pages avant de devoir le rendre. Ce n’était pas par manque d’intérêt, mais parce que je lisais en même temps à ce moment-là L’Origine de la violence. Je n’avais donc tout simplement pas eu le temps de le terminer et l’attribution de ce prix m’a renforcé dans l’idée que j’étais peut-être passé à côté de quelque chose. En un sens oui, mais à la fois pas vraiment.

L’attribution des prix cette année a été particulière à cause de la présence d’un livre incontournable, Le lambeau de Philippe Lançon. Tous les prix souhaitaient le couronner pour sa qualité unanimement louée et pour son sujet: l’attentat de Charlie Hebdo. Ce fut donc un véritable casse-tête pour les différents jurys puisque l’ordre d’attribution des prix étant gravé dans le marbre la règle immuable du premier arrivé premier servi s’applique — dans ce milieu il est évidemment impensable d’être deux à couronner le même livre. Et c’est ce qui est advenu, le Femina a raflé la mise. Le Goncourt, positionné en bon dernier dans l’ordre d’attribution, avait prévu le coup en arguant — de façon contestable — qu’il s’agissait d’un témoignage et qu’à ce titre il n’entrait pas dans les critères du plus connu des prix français qui privilégie la fiction — il est vrai que L’ordre du jour couronné en 2017 a tout d’un roman et que Le lambeau a remporté le Femina dans la catégorie roman ! Le lambeau figurait par contre dans la liste du Renaudot et avait même été retenu dans la liste des finalistes annoncée le 31 octobre. Mais le 5 novembre Le lambeau reçut le Femina et là machine arrière. Le jury du Renaudot est allé repêcher Le Sillon qui avait pourtant été écarté de la liste des finalistes. L’autre rapport avec Le Lambeau est que Valérie Manteau est elle aussi une ancienne de Charlie Hebdo. Pour ne pas renoncer complètement le Renaudot à tout de même décerné un prix spécial au livre de Philippe Lançon.

J’ai bien brodé et polémiqué et il faut désormais parler un peu du livre. C’est un roman étrange fait d’un mélange d’autobiographie, quelque chose d’un journal intime et d’une enquête journalistique. Ce qui le qualifie le mieux est certainement l’autofiction puisqu’il s’agit du récit d’une période de la vie d’une journaliste — qui ressemble quand même pas mal à Valérie Manteau — qui part s’installer à Istanbul pour y vivre une histoire d’amour et mener une enquête sur Hrant Dink un journaliste assassiné en 2007. C’est l’occasion d’évoquer la vie à Istanbul dans cette ville quasiment mythique et plus généralement en Turquie en zoomant et dézoomant entre la vie dans la cité et la politique du pays. C’est un parfait mélange de tout cela, tout s’entremêlent en un fil ininterrompu, une sorte de conversation que l’on suit avec beaucoup de plaisir.


Valérie Manteau, Le sillon, Le Tripode, 2018, 262 p, Amazon.