[…] Paul Tibbets ayant changé de front mais pas d’activité, fut le commandant du bombardier qui anéantit la ville d’Hiroshima le 6 aout 1945. Il est celui qui a largué la première bombe atomique, tuant instantanément 80 000 personnes. Jamais, ni avant ni après, autant d’êtres humains n’ont été liquidés en si peu de temps, c’est-à-dire en une fraction de seconde: la durée d’un grand flash blanc comme surgi d’un monstrueux appareil photo.

Ce n’est pas Narbonne plage, mais Sorbonne plage et ce n’est pas tout à fait la même chose. Sur la presqu’île de l’Arcouest en Bretagne se retrouve pour les vacances un groupe d’intellectuels qui est devenu au fil des générations une dynastie. Les plus connus sont les Curie, prix Nobel sur plusieurs générations, Pierre et Marie puis Irène et Frédéric. Se pressent autour d’eux tout ce qui se fait de mieux dans le domaine scientifique, mais aussi dans celui de l’industrie puisque l’on peut y voir encore aujourd’hui une résidence ayant appartenu aux Bettencourt.

C’était une époque où les illusions étaient encore permises. De la science à la politique il n’y a qu’un pas. Le communisme n’avait pas encore échoué, les massacres de la seconde guerre mondiale n’avaient pas encore eu lieu. Il était donc encore légitime de penser que la science, et notamment la physique, pouvait améliorer le sort de l’humanité. Certains devaient même penser qu’elle avait le pouvoir de résoudre tous les problèmes. Et pourtant ce qui arriva par la suite allait constituer la plus cruelle des désillusions.

On prend conscience en lisant ce livre du fabuleux espoir suscité par la découverte de cette énergie presque magique qu’est l’énergie atomique. Ce devait être comme toucher du bout du doigt le rêve du mouvement perpétuel. Pourtant, dès le début, un pressentiment planait au dessus de cette nouvelle technologie. C’était trop beau, trop puissant et des voix s’élevaient déjà pour mettre en garde, pour dire que l’on était en train d’ouvrir la boîte de Pandore.

Ce livre du journaliste de formation scientifique Edouard Launet, dont l’idée est née suite à une ballade en bateau au large de l’Arcouest et fait suite à une enquête réalisée auprès des descendants, s’intéresse à une partie de l’histoire sous un angle différent, celui des vacances de l’élite scientifique de l’époque. Il montre où l’ambition scientifique et l’esprit de compétition — il y a quand même un peu de ça — peut mener. Comme le disait si bien Rabelais.

Science sans conscience n’est que ruine de l’âme.


Edouard Launet, Sorbonne plage, Stock, 2016, 216 p, Amazon.