C’est fou comme les romans de Philip Roth peuvent être différents. Autant Némésis que j’ai lu récemment est clair et limpide, se lit facilement, coule tout seul tout en étant très travaillé et parfaitement réalisé, autant ceux du cycle Nathan Zuckerman sont sinueux, complexes et pour résumer torturés. Je conseillerais les premiers à tout lecteur — pour ne pas dire n’importe quel lecteur ce qui pourrait sembler péjoratif — et je réserverais les autres à un public d’avertis qui a déjà beaucoup lu et qui est à la recherche de quelque chose de moins conventionnel, de plus profond voire d’expérimental.

Je ne vais pas m’attarder là-dessus, mais il faut évoquer pour comprendre la suite que Nathan Zuckerman est le double fictionnel de Philip Roth.

Mais il avait quarante ans, il était Zuckerman, et donc, faisant pour lui-même sinon pour autrui la démonstration de la différence qui existe entre personnages et auteur, il raccrocha le combiné, pour découvrir bien sûr qu’il était tout, sauf libéré de la douleur.

Ce roman est le troisième de la série et fait partie des trois romans et une nouvelle regroupés sous le titre Zuckerman enchaîné. Dans celui-ci, il a 40 ans donc et connaît une mauvaise passe sur le plan physique, psychologique et professionnel — le tout étant très lié. La mise en scène peut paraître exagérée, voire un peu grotesque, le roman est très introspectif, il n’y a que très peu d’action. Tout est dans la psychologie de ce personnage ambivalent qui a trahi les siens pour récolter la gloire et qui semble en payer le prix — exactement ce qui Philip Roth a vécu après la parution de Portnoy et son complexe (récemment paru dans une nouvelle traduction dans la bibliothèque de la Pléiade sous le titre La plainte de Portnoy). Une vraie punition psychologique et somatique telle qu’elle peut être infligée par Dieu seul, un châtiment. Elle n’est pas accueilli avec du repentir, mais avec beaucoup de cynisme ce qui constitue une des marques de fabrique de cet anti-héros de la littérature.

Je l’ai dit, ce roman n’est ni facile, ni vraiment très agréable à lire — même s’il peut parfois être drôle — mais ça n’enlève rien à sa qualité, à l’exploration qu’il fait des tréfonds de l’âme humaine. Philip Roth était — puisqu’il vient de mourir — l’un des plus grands auteurs contemporains et ce cycle Nathan Zuckerman est indéniablement son oeuvre majeure, sa recherche du temps perdu.


Philip Roth, Zuckerman enchaîné, Gallimard, coll. « Folio », 1987, 736 p, Amazon.