Un coup de coeur pour un livre comme l’on en a peu au cours d’une année de lecture, le dernier de ce genre est L’ordre du jour et il a eu le Goncourt en 2017. Olivier Rolin rend avec ce livre un bel hommage à Alexéï Féodossévitch Vangengheim, le météorologue, et avec lui à toutes les victimes de la grande Terreur en URSS. Météorologue avec les aléas que cela comporte — surtout à l’époque — est une profession à risque dans le monde paranoïaque sur lequel régnait le tyran Staline. Il n’y a qu’un pas — Staline n’est pas à ça près — entre une prévision qui ne se réalise pas et une volonté de sabotage. C’est pour cette raison que certains comme Alexéï Vangengheim ne savait même pas pourquoi ils avaient été arrêtés. C’était pourtant un homme paisible qui aimait avant tout son métier, la science et sa famille. Certainement un visionnaire dont l’élan vu brisé. Voici ce qu’il écrivait dans l’une de ses lettres.

L’énergie du vent est inépuisable et renouvelable. Bientôt les vastes territoires de l’URSS seront électrifiés par l’énergie du vent, et mon non disparaîtra sans laisser de trace. L’énergie du soleil est encore plus puissante. Le futur appartient à l’énergie solaire et à celle des vents.

Alors pourquoi avoir fauché cette vie comme tant d’autres. En lisant ce livre on prend conscience de l’horreur et de la profonde injustice qui a brisé ces vies. Comment le pouvoir a-t-il pu commettre de tels crimes à une si grande échelle — certainement en fusillant à mesure tout ceux qui y ont participé.

On se prend à se demander ce qui se serait passé si la folie de Staline, décapitant toutes les élites du pays, scientifiques, techniques, intellectuelles, artistiques, militaires, décimant la paysannerie et jusqu’à ce prolétariat au nom de quoi tout se faisait, dont l’URSS été supposée être la patrie, n’avait pas substitué, comme ressort de la vie soviétique la terreur à l’enthousiasme. […] Peut-être se serait-il avéré un système infiniment préférable au capitalisme ? Peut-être le monde entier, à part quelques pays arriérés, serait-il devenu socialiste ?

Allons, ne rêvons pas.

C’est une biographie mise en récit dans laquelle Olivier Rolin tisse (entremêle) les éléments du réel avec ses propres réflexions un peu à la manière d’Emmanuel Carrère qui a lui aussi un tropisme pour la Russie. J’éprouve également une sorte d’attirance / répulsion que j’ai du mal à expliquer. Au delà des paysages c’est surtout la vie de ces gens qui semble toujours avoir été dure. Ils ont toujours été confrontés à la rudesse de la vie, la pauvreté le climat et surtout à un pouvoir répressif. Malgré cela ils continuent à vivre, je pense que c’est cette résilience qui m’a toujours attiré. Olivier Rolin connaît très bien la Russie et entretient avec elle une relation bien particulière sur laquelle il revient dans ce livre. C’est encore plus porteur de sens pour quelqu’un qui fut un militant de gauche.

Ce «tropisme russe» n’est donc bien sûr pas une attraction purement géographique, une espèce d’aspiration par l’espace, car cet espace n’est pas seulement une étendue, il n’est pas seulement abstrait ou négatif, ligne de fuite, absence de limites (l’étant aussi): il est peuplé par les fantômes de la plus grande espérance profane qui fut, et du massacre de cette espérance, la Révolution et la mort sinistre de la Révolution.

Le théâtre de ce livre est les îles Solovki qui sont considérées comme le premier goulag — ou comme la matrice des futurs goulags. Elles abritent un monastère qui a contenu pendant cette période une bibliothèque constituée des livres des déportés dans laquelle a travaillé Alexéï. A l’époque nombre d’entre eux étaient des intellectuels.

Depuis son exil il pense chaque jour à sa fille et lui écrit des lettres qui se présentent comme des leçons de choses — il pense à son éducation. Les voir reproduites à la fin de l’ouvrage retourne le coeur. Cette relation émouvante avec sa fille met en exergue le sort de la deuxième génération des victimes des camps, leur sort est le même qu’ils aient été victimes des nazis ou des communistes. Elle est d’ailleurs à l’origine de ce livre puisqu’elle a oeuvré pour réhabiliter la mémoire de son père.


Olivier Rolin, Le Météorologue, Seuil, 2014, 224 p, Amazon.