Au Bon Roman

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Le roman du mariage

J’avais entendu des critiques très mitigées à propos du dernier roman de Jeffrey Eugenides. N’ayant pas lu les précédents – j’ai seulement vu l’adaptation cinématographique, à la superbe BO, de Virgin Suicides –, je n’avais pas d’a priori au sujet de cet auteur. A ma grande surprise, j’ai pris beaucoup de plaisir à le lire. Il y a même bien longtemps que je n’avais pas autant apprécié un livre. Je vais donc m’atteler à la difficile tâche d’en parler – j’ai toujours un blocage lorsque j’ai beaucoup aimé un livre. Alors, je m’y suis préparé, j’ai pris beaucoup de notes pendant ma lecture et souligné de nombreux passages. Je vais donc essayer d’utiliser au mieux ces éléments, autrement dit il va y avoir un tas – et certainement trop – de citations, vous êtes prévenus.

Commençons par un classique, l’origine du titre – ça fait toujours une bonne entrée en matière.

En troisième année, Madeleine avait suivi un cours intitulé : “Le roman du mariage : oeuvres choisies d’Austen, d’Eliot et de James”.[…] Qui utilisait encore le mariage comme ressort dramatique ? Personne. On n’en trouvait plus trace que dans les fictions historiques.

Mais si, il y en a un: Eugenides. Il reprends à son compte ce grand classique du mariage d’amour ou de raison, du triangle amoureux (Madeleine, Léonard et Mitchell) en le dépoussiérant un peu. Enfin pas trop quand même car nous restons bien dans les années 80.

Assise à une table contre le mur, une fille aux cheveux roses dressés sur la tête lisait Les Villes invisibles en fumant une cigarette au clou de girofle. “Tainted Love” s’échappait d’une radiocassette posée sur le réfrigérateur.

Ce campus novel est très marqué littérature – et même sémiologie – on y croise souvent Roland Barthes et Jacques Derrida. Que ceux qui n’apprécieraient pas la présence de ces théoriciens se rassurent, cette thématique est moins présente à partir du second tiers du roman et les passages littéraires sont toujours ponctués par d’autres plus prosaïques disons.

Le problème ? Il n’y en a pas si tu viens passer la nuit chez moi et que tu retournes en cours le lendemain. Tu rentres chez toi, tu coules ton bronze, ça peut se comprendre. Mais quand on passe deux, presque trois jours ensemble, à se goinfrer de viande et de fruits de mer, et que tu ne chies pas une seule fois de tout le séjour, je suis bien obligé d’en conclure que tu te retiens.

Plus tard, on passera de la littérature à la théologie, voici un échange entre Claire (une féministe vivant à Paris)

Le problème du judaïsme et du christianisme, dit Claire, comme pour à peu près toutes les religions monothéistes, c’est leur dimension patriarcale. Ce sont les hommes qui ont inventé ces religions. Et qui est Dieu ? Un homme.

et Mitchell (fraîchement diplômé en théologie que Claire traite de matcho)

[…] Dieu échappe à toute conception ou catégorisation humaine. Voilà pourquoi Moïse ne peut pas voir la face de Yahvé. Voilà pourquoi, chez les juifs, on ne peut même pas écrire le nom de Dieu. L’esprit humain ne peut pas concevoir ce qu’est Dieu. Dieu n’a ni sexe ni rien de ce que nous connaissons.

Que dire de plus si ce n’est qu’il s’agit d’un livre très bien écrit. Allez un petit exemple – comme s’il n’y avait déjà pas assez de citations.

Il y avait certaines choses dans le tennis – ses rites aristocratiques, le silence affecté qu’il exigeait de ses spectateurs, l’obstination prétentieuse à dire “love” pour zéro et “deuce” pour égalité, l’accès restreint au court lui-même, où seules deux personnes étaient autorisées à se déplacer librement, la rigidité de gardes royaux des juges de ligne et les courses serviles des ramasseurs de balles – qui en faisaient un sport moralement condamnable.

Eugenides utilise le bon registre d’écriture on sent qu’il y a du répondant sans être trop surfait. Ce qui donne un style vraiment très agréable à lire — bravo également pour la traduction qui m’a semblé parfaite. Il est ensuite très bien construit. Même si au bout d’un moment la structure du livre apparaîtra au lecteur, elle constitue un bon compromis entre rigidité et souplesse. Enfin la thématique faussement naïve de l’amour d’adolescents – ou de jeunes adultes – est l’occasion d’aborder avec plus d’intensité des sujets comme la religion ou la maladie mentale sans oublier d’y ajouter encore et toujours une touche humoristique.

– Moi aussi, au début, je donnais aux mendiants. Et puis j’ai compris que ça ne servait à rien. C’est sans fin.
– Jésus dit qu’il faut donner à tous ceux qui demandent, rétorqua Mitchell.
– Ouais, ben, on voit que Jésus n’est jamais venu à Calcutta.

En espérant avoir accompli ma mission en vous ayant donné envie de lire ce livre – c’est pour cette raison que j’ai utilisé beaucoup de citations, je continue de croire que Jeffrey Eugenides sera plus convainquant que moi.


Jeffrey Eugenides, Le roman du mariage, traduit par Olivier Deparis, L’Olivier, 2013, 551 p, Amazon.