Je revois très bien le geste que j’ai accompli alors, un geste très simple, très souple, mille fois répété, mon bras qui s’allonge et qui appuie sur le bouton, l’image qui implose et disparaît de l’écran. C’était fini, je n’ai plus jamais regardé la télévision.

C’est lors d’un été passé à Berlin que le narrateur et personnage principal de ce roman a pris cette terrible et irrévocable décision – pour les plus jeunes, il devait probablement disposer d’un modèle de télévision à tube cathodique dépourvu de télécommande ce qui explique la nécessité d’allonger le bras et le phénomène d’implosion observé lors de l’arrêt de l’appareil. Elle occupait depuis quelques temps trop de place dans sa vie. Et du temps il en a besoin puisque cet été il est resté seul, sa famille partie en vacances, pour se consacrer à la rédaction d’un gros essai – il a déjà le titre, ce sera Le pinceau – consacré à Titien. Enfin à Titien ou Titien Vecellio ou Vecelli ou encore Le Titien comme le nommaient certains dont Alfred de Musset. Cette question du nom à employer peut vous sembler anecdotique pourtant elle ne l’est pas. Elle est même très irritante et il faut bien la trancher pour pouvoir s’atteler sereinement à la rédaction. Il ne s’agit pas de faire preuve de la même inconstance que Proust qui tantôt utilisait Titien tout court et tantôt “[…] préférai[t] adjoindre un petit article défini devant son prénom et l’appeler le Titien, comme à la campagne” – décidément on ne peut se fier à personne.

Ce livre est le récit de cette période de travail (un peu) et de flâneries (beaucoup) agrémenté de réflexions (un peu) et d’humour (beaucoup). L’humour est omniprésent et participe grandement à la légèreté de ce livre. Les séquences sur l’arrosage des plantes (nombreuses) de la famille Drescher m’ont fait éclater de rire à plusieurs reprises.

La touffe, également, paraissait bien pâlotte, toute éteinte et flapie, au regard de celle, fringante, épanouie, que j’avais connue quand Inge [Drescher] m’en avait fait les honneurs.

Je vois déjà les esprits mal tournés qui n’auront pas compris qu’il est question de l’une des plus belle pièce de la collection de plantes des Drescher – la préférée de Inge –, une très belle fougère qui est exposée dans leur chambre à coucher. S’ajoute à l’humour une bonne dose d’autodérision car le narrateur ressemble furieusement à l’auteur de La Salle de bain1 jusqu’à sa coupe de cheveux très très courte agrémentée d’un “duvet de caneton”.

Cette façon de ne pas se prendre au sérieux permet à l’auteur d’aborder humblement et de manière fort agréable certaines questions moins “futiles” comme celle de la place prépondérante de la télévision dans notre vie ou plus simplement celle de la production intellectuelle. Evidemment, le tout est écrit avec beaucoup de talent, c’est un véritable régal de lire ce petit bijou que je conseille vivement.


Jean-Philippe Toussaint, La télévision, Minuit, 2002, 224 p, Amazon.


  1. Jean-Philippe Toussaint, La Salle de bain, Les Editions de Minuit, 2005, 139 p, Amazon