Au Bon Roman

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La carte et le territoire

Ce n’est pas mon livre préféré de Houellebecq mais c’est certainement le plus consensuel. Adieu les provocations, le duo des sujets polémiques sexe & religion. Le Goncourt est à ce prix. Même si ça ne fait pas tout, il est quand même dommage de renoncer à voguer à contrecourant de la bien-pensance et à jeter des pavés dans la marre. S’il a clairement renoncé au sexe dans ce roman “La sexualité est une chose fragile, il est difficile d’y entrer, si facile d’en sortir.”, il n’hésite pas à égratigner quand il en a l’occasion, tiens Mitterrand – pourquoi lui ? – prends ça : “Il revoyait les affiches représentant la vieille momie pétainiste sur fond de clochers, de villages.”. Pourquoi la littérature s’interdirait-elle d’aborder certains sujets, pourquoi devrait-elle être hypocrite et ne pas représenter le monde tel qu’il est avec sa variété d’opinions et de discours ?

La question de la représentation du réel est d’ailleurs le thème central du livre. La carte étant la représentation et le territoire le réel est un artiste qui s’ingénie à représenter le réel au sens prosaïque du terme en traitant dans son oeuvre des éléments de la vie de tous les jours. Il s’adonne tout d’abord à la photographie et prend pour modèle des objets manufacturés et des cartes Michelin. Puis, il laisse tomber l’appareil photo au profit des pinceaux et réalise des tableaux représentant des métiers parmi lesquels on distingue la “série des métiers simples” et la “série des compositions d’entreprise”. C’est en travaillant à cette dernière qu’il sera amené à rencontrer Michel Houellebecq dans le but de peindre sa toile Michel Houellebecq, écrivain. Le personnage qu’il rencontre ressemble à s’y méprendre au Michel Houellebecq décrit par les médias c’est-à-dire un misanthrope alcoolique vivant avec son chien en Irlande:

“Une seule bouteille ?” demanda l’auteur de La Poursuite du bonheur en allongeant le cou vers l’étiquette. Il puait un peu, mais moins qu’un cadavre ; les choses auraient pu se passer plus mal, après tout.

Le Michel Houellebecq du roman est donc la carte (l’image publique de l’auteur passée dans la conscience collective) du territoire qui est l’auteur lui-même. C’est un très beau pied de nez à ses détracteurs, l’autodérision est souvent la meilleure réponse, celle qui montre la plus grande ouverture d’esprit.

La carte et le territoire est un roman surprenant qui mêle plusieurs genres. Il passe d’une réflexion sur l’art et sur son rayonnement sur toutes les facettes du monde à un polar à la Thierry Jonquet. J’ai été agréablement surpris par la réflexion sur l’art que j’ai trouvé particulièrement pertinente. La fin du roman est, à mon avis, beaucoup moins convaincante car moins crédible pour plusieurs raisons. Malgré la qualité indéniable de ce livre, je ne peux m’empêcher de regretter le Michel Houellebecq sulfureux remplacé par une version, certes très en forme intellectuellement – bien que ce ne soit pas nouveau –, mais un peu trop édulcorée.


Michel Houellebecq, La carte et le territoire, J’ai lu, 2012, 413 p, Amazon.